L'histoire du Jeu du Moulin
Il y a plus de 3 400 ans, quelqu'un a gravé trois carrés concentriques dans la pierre du temple de Kurna, en Égypte. Ce n'était ni un hiéroglyphe ni un symbole sacré — c'était un plateau de jeu. Le même que celui sur lequel vous jouez aujourd'hui.
Des origines antiques
Le Jeu du Moulin — connu sous le nom de Nine Men's Morris dans le monde anglophone — est l'un des plus anciens jeux de stratégie jamais découverts. Des plateaux gravés ont été retrouvés dans le temple funéraire de Séthi Ier à Kurna (vers 1400 av. J.-C.), sur des dalles de l'Empire romain à travers toute l'Europe, et même dans les ruines de la cité de Troie.
Les Romains l'appelaient Ludus Latrunculorum ou Terni Lapilli dans ses variantes simplifiées. Le jeu s'est répandu le long des routes commerciales — des légionnaires romains aux marchands phéniciens, chacun emportait son plateau gravé dans la pierre ou tracé dans le sable.
L'âge d'or médiéval
C'est au Moyen Âge que le Moulin connaît son apogée. En Europe, il devient le jeu de société par excellence. Le Libro de los Juegos (1283), commandé par Alphonse X de Castille, lui consacre plusieurs pages aux côtés des échecs et du backgammon.
On retrouve des plateaux gravés dans les cathédrales de Canterbury et de Westminster, dans les cloîtres de Gloucester, sur les bancs de pierre des châteaux. Shakespeare y fait référence dans Le Songe d'une nuit d'été : « The nine men's morris is fill'd up with mud » — les lignes du plateau tracées dans la terre étaient si courantes qu'elles faisaient partie du paysage.
Le jeu traversait toutes les classes sociales : rois et paysans, moines et soldats. Sa simplicité matérielle — un plateau pouvait être tracé n'importe où — et sa profondeur stratégique en faisaient un passe-temps universel.
Variantes à travers le monde
Au fil des siècles, le Moulin a engendré une famille de jeux adaptés aux traditions locales :
- Three Men's Morris — la version simplifiée à 3 pions par joueur, ancêtre du morpion.
- Six Men's Morris — plateau à deux carrés concentriques (au lieu de trois), populaire en Italie et en France.
- Twelve Men's Morris — 12 pions par joueur avec possibilité de placer sur les diagonales, plus complexe et stratégique.
- Morabaraba — la variante sud-africaine, jeu national, avec des règles spécifiques sur le vol des pions et les moulins.
- Mühle — le nom allemand du jeu, qui a donné lieu à des fédérations et des championnats officiels en Europe centrale.
Le jeu à l'ère numérique
En 1993, Ralph Gasser, chercheur à l'ETH Zürich, a résolu le Jeu du Moulin par calcul exhaustif : avec un jeu parfait des deux côtés, la partie se termine toujours par un match nul. Il a fallu 18 années de calcul pour explorer les 10 milliards de positions possibles.
Mais le jeu résolu n'est pas un jeu mort. Comme les échecs après Deep Blue, le Moulin reste un défi passionnant entre humains. La World Muehle Federation organise des championnats depuis 2004, et le jeu connaît une renaissance numérique grâce aux versions en ligne.
Jouer au Moulin aujourd'hui, c'est perpétuer une tradition qui relie les pharaons aux chevaliers, les bâtisseurs de cathédrales aux développeurs — 3 400 ans de réflexion stratégique, gravés dans la pierre et désormais dans le code.